Spiritualité chiite et voies soufies à l’époque pré-moderne et moderne

Responsables
Denis Hermann (CNRS, Mondes iranien et indien, Paris) et Mathieu Terrier (EPHE, Paris)


Pour des raisons historiques et doctrinales, l’existence du soufisme chiite et son statut d’objet d’étude ont toujours été problématiques. Le soufisme est généralement présenté comme l’expression mystique de l’islam sunnite. Les confréries soufies se réclament en grande majorité du sunnisme, même quand leur chaîne d’initiation (silsila) remonte à l’un des imâms du chiisme ; seules quelques unes, comme la Ni’matullâhiyyah et la Dhahabbiyyah, se déclarent ouvertement chiites à partir de la période moderne. Les relations historiques et doctrinales du soufisme et du chiisme sont assez manifestes et importantes pour que ce phénomène constitue de plein droit un objet d’étude historique, anthropologique et de science religieuse. Les études orientalistes ont longtemps cherché les origines spirituelles et sociales du soufisme en dehors de l’islam, tandis que les études chiites demeuraient rares. Avec le progrès de celles-ci et le renouveau de l’orientalisme en général, l’existence d’un soufisme chiite a été reconnue, mais ce nouvel objet d’étude s’est trouvé pris entre deux approches, en apparence contradictoires mais aboutissant toutes deux à le nier.

D’une part, une approche socio-historique centrée sur le phénomène confrérique, étudiant l’existence concrète des confréries dans les sociétés historiques, a tendance à séparer objectivement le soufisme et le chiisme. Une telle investigation se préoccupe peu d’étudier pour elles-mêmes les idées véhiculées par les maîtres soufis. D’autre part, une approche philosophique, dominée par la figure d’Henry Corbin, se posant en rupture avec l’historicisme et le positivisme, relève des affinités profondes entre la spiritualité soufie et l’ésotérisme chiite, et va jusqu’à faire sienne la thèse de certains penseurs chiites (Haydar molî) selon laquelle le véritable soufisme est nécessairement chiite. Une telle approche néglige, comme on a pu lui en faire la critique (Ballanfat), le phénomène confrérique et son rôle dans l’économie des doctrines. Ainsi, la première perspective tend à nier l’importance historique d’un soufisme chiite, quand la seconde opère une réduction phénoménologique du soufisme au chiisme. Ce qui ressort de ces travaux et de leurs critiques, c’est que soufisme et chiisme, dans l’histoire sociale et intellectuelle du monde musulman, sont à la fois indissociables et irréductibles l’un à l’autre. Faire du soufisme chiite un objet d’étude pertinent supposerait donc de dépasser l’antinomie des approches sociologique et philosophique, de conjoindre le point de vue externe de l’explication historique et le point de vue interne de la compréhension spirituelle. En la matière, l’étude du chercheur irakien Kâmil Mustafä al-Shîbî sur les relations du soufisme et du chiisme peut apparaître comme pionnière, mais elle ne porte que sur le centre arabo-iranien du monde musulman. Comment donc penser et étudier le soufisme chiite sans dissocier les deux termes ni en éliminer un au profit de l’autre ? Comment appréhender le soufisme chiite comme étant à la fois proprement soufi et proprement chiite ? Enfin, comment saisir ce phénomène dans toute sa durée historique et son extension géographique ?

Le problème des relations historiques et principielles du soufisme et du chiisme, pour reprendre le titre d’un fameux article de Seyyed Hossein Nasr, se pose avec acuité aux chercheurs, historiens des sociétés ou des idées, travaillant sur l’Iran safavide et le monde indo-iranien à l’époque moderne. En effet, c’est une confrérie soufie passée du sunnisme au chiisme, la Safaviyyah, qui est à l’origine de l’instauration du chiisme imâmite comme religion officielle en Iran. Celle-ci eut de profonds effets sur la doctrine et la forme sociale de l’imâmisme ; elle entraîna aussi l’évolution, la disparition ou la migration, notamment en Inde, de nombreuses confréries soufies. Sur les développements du soufisme chiite à l’époque moderne, de nouvelles recherches restent à mener et partager ; c’est ce à quoi ont voulu contribuer nos journées d’études. Quelles furent les relations sociales et doctrinales du chiisme et du soufisme en Iran safavide ? Comment une confrérie chiite comme la Ni’matullâhiyyah a-t-elle évolué à l’époque qajare ? Quelles sont les manifestations du soufisme chiite en Inde et en Iran moderne ? Telles seront les questions traitées par les différents moments de ces journées.

Nos journées d’études de 2012 et 2014 ont rassemblé des communications d’approches variées, couvrant une période allant des débuts de l’ère safavide à nos jours et une aire géographique étendue de l’Iran à l’Inde et au Pakistan. L’attention y a été portée aux textes doctrinaux, écrits en arabe, en persan ou en sindhi, autant qu’aux pratiques sociales passées et présentes. De nouveaux éclairages ont été apportés sur les rapports du soufisme et du chiisme en Iran safavide, en particulier sur l’évolution contrastée des discours et des pratiques du clergé chiite naissant à l’égard du soufisme. Un fait d’une importance majeure, la renaissance et la chiitisation progressive de la confrérie Ni‘matullāhiyyah dans le Deccan indien, entre son départ d’Iran à la fin du XVIIe siècle et sa réintroduction à la fin du XVIIIe, a été reconstitué. La production littéraire d’un grand maître de cette confrérie, Sultān ‘Alī-Shāh Gunabādī (m. 1909), a été présentée à travers deux œuvres et placée en perspective de l’histoire sociale et intellectuelle de l’Iran moderne. D’autres présentations ont porté sur les développements contemporains du soufisme chiite, dans la région du Sind du Pakistan actuel, où le phénomène est aussi ancien que persistant, ainsi qu’en Iran.

Nombre de ces communications ont abouti à des conclusions ouvertes sur le devenir, l’extension et l’identité même du soufisme chiite, reflétant la complexité et l’actualité du phénomène.

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